30/09/2010

Philippe Croizon : les coulisses d’un record

DSC00308.JPGDSCF4655.JPGDSCN6686.JPGDans notre blog du 20 septembre, nous relations le pari tenu par Philippe Croizon, amputé des quatre membres : la traversée la Manche à la nage. Retour sur l'origine de cette performance, en compagnie de ce singulier nageur de 42 ans.

Comment l'idée d'un tel record a-t-elle germée ?

Il faut remonter dans le temps. Au 5 mars 1994 précisément. Le jour où ma vie a basculé pour toujours. J'étais monté sur le toit de ma maison pour décrocher l'antenne de télévision, lorsqu'un arc électrique s'est formé avec une ligne haute tension située à proximité. Des décharges de plus de 20 000 volts ont parcouru mon corps pendant 20 minutes. J'étais rivé à l'échelle dans une souffrance extrême. Je me suis senti partir. J'ai eu le temps de crier adieu à ma femme et mon fils aîné, qui se tenaient à côté, impuissants. Puis, ce fut le trou noir...

Deux mois après, je sortais du coma artificiel. Un véritable miracle pour les médecins. Mais pas vraiment pour moi qui me retrouvais amputé de mes quatre membres. Je ne voulais plus vivre. Mais cette phase "d'égoïsme" n'a pas duré longtemps. Il y a eu une sorte de déclic dans mon esprit. Pour mes deux fils, j'ai décidé de ne pas me laisser aller mais de me battre de toutes mes forces.

Après la rééducation, je continuais à m'exercer, je faisais des abdominaux dans ma chambre. Très vite, j'ai pu, à l'aide de prothèses, me tenir debout, puis remarcher. J'ai repris goût à la vie. Un jour où je regardais la télé dans ma chambre d'hôpital, je suis tombé sur un reportage sur la traversée de la Manche à la nage. Dans ma tête, ça a fait tilt. Je me suis dis : « C'est ça que tu vas faire. Relever un défi. Pour prouver que le handicap ne te domine pas mais, au contraire, que c'est toi qui le domine et qui en fait ce que tu veux. »

Comment vous êtes-vous préparé et comment s'est déroulée la traversée ?

Grâce à un entraînement très dur : jusqu'à 30 heures de nage par semaine et 280 km parcourus mensuellement, en piscine ou en mer. Côté matériel, j'étais équipé d'un masque avec tuba frontal, muni d'une lumière de sécurité car l'arrivée devait se faire de nuit. J'avais une combinaison modifiée au niveau des jambes pour fixer les palmes sur mes prothèses. Des palmes asymétriques car ayant été amputé au-dessus du genou pour une jambe mais pas pour l'autre, c'était le seul moyen d'avoir une ondulation rectiligne.

Je suis parti le samedi 18 septembre au matin d'Angleterre et suis arrivé à Wissant après 13 heures de nage ininterrompues. J'étais si concentré à suivre le bateau que je n'ai pas vu grand-chose. C'est à peine si j'ai senti les grosses vagues générées par le passage des cargos et autres supertankers. Pendant un moment, j'ai été entouré par cinq dauphins mais je ne m'en suis même pas rendu compte ! Je l'ai découvert en regardant la vidéo par la suite.

Quels sont vos projets ?

Je vais essayer de relayer deux continents en m'attaquant au détroit de Gibraltar dès 2012. Puis, pourquoi pas, me mettre à l'apnée. Avec tout ce que j'ai nagé, j'ai développé un sacré coffre ! Je travaille aussi sur mon second livre qui retracera l'épopée de cette aventure. Quoi que je fasse, l'idée directrice est de montrer que la survenue du handicap ne signifie pas la fin. C'est très dur parfois à accepter et l'amour de mes proches est d'un grand soutien. Mais je sais maintenant que le handicap ne me "bouffera" pas.

De manière plus générale, que pensez-vous du traitement du handicap en France ?

Mes exploits physiques ont également pour but d'attirer l'attention sur la précarité des personnes en situation de handicap. Beaucoup ont juste assez pour survivre, pas pour vivre. Ce qui est paradoxal en France, c'est qu'on dépense sans compter pour sauver la vie de quelqu'un. Dans mon cas, l'ensemble de mes soins et de ma rééducation a coûté une fortune au contribuable.

Mais quand il s'agit de donner les moyens à ceux dont la mobilité est réduite de vivre décemment, y a plus de sous ! Le cirque médiatique engendré par ma traversé aura duré une semaine. Le soufflé est retombé. Si je veux encore attirer l'attention, sensibiliser les médias et les valides, à cette situation, il va falloir que je me lance d'autres défis. C'est comme ça, je ne suis pas dupe. Mais ce n'est pas grave. Battre des records, j'aime bien ça.

 

Photos : DR

 

 

12:02 Publié dans Sports | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : société, recors, manche, philippe croizon | |  del.icio.us | | Digg! Digg |  Facebook