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« La société doit prendre soin des personnes les plus fragiles »

David Doat prépare une thèse en philosophie sur le rôle joué par les personnes plus vulnérables dans les processus d’humanisation des sociétés humaines. Entretien avec ce doctorant du Centre d’éthique médicale de l’Université catholique de Lille.

Faire Face : Pourquoi une société humaine devrait-elle s’occuper des personnes vulnérables?
David Doat : La société doit prendre soin de ses membres les plus fragiles parce que nous partageons une humanité commune, porteuse d’une dignité inconditionnelle. Cette dignité ne dépend pas de nos capacités mais vaut pour tous. Par ailleurs, nous vivons dans l’illusion que l’homme valide est l’homme normal. Mais en fait, le valide est simplement une personne temporairement non handicapée. Nous sommes par nature des êtres fragiles, vulnérables, en quête interminable d’autonomie…

FF : Que nous enseigne l’observation de la nature ?
D.D. : À la différence des chimpanzés et des bonobos, l’homme n’est pas naturellement adapté à son environnement. Les mains de ses cousins primates, par exemple, ont évolué pour convenir parfaitement au travail arboricole quand nos mains ne sont propres à aucune tâche en particulier. L’homme, en « défaut » de spécialisation, doit donc ajuster son environnement à ses propres caractéristiques, pallier ses « déficits » d’adaptation par des médiations techniques, sociales, culturelles. Rendre la société accessible aux personnes handicapées s’inscrit dans ce processus de compensation permanent, auquel l’inadéquation de l’homme à son milieu immédiat le contraint.

FF : Existe-il aussi des arguments politiques ?
D.D. : L’attention aux plus vulnérables est une condition nécessaire au maintien de la démocratie. Permettre au Peuple de déterminer les lois qui régissent le vivre ensemble suppose de prendre en compte la parole de tous et donc de penser les conditions de la participation sociale des personnes en situation de handicap. C’est à la mesure de cette attention qu’une société démocratique peut évaluer si elle et à la hauteur de son idéal.

FF : L’accueil des handicaps est-il une constante dans l’humanité ? En tous temps et en tous lieux ?
D.D. : Le soin, au sens large, est aussi ancien que l’humanité. Depuis la préhistoire, il existe des traces d’entraide, de soin, de respect des personnes plus vulnérables. De ce point de vue, l’accueil des handicaps est bien une constante. L’attention portée aux plus vulnérables a joué un rôle dans notre évolution, en contribuant à améliorer notre capacité à anticiper les risques, à nous organiser collectivement, à développer nos systèmes de soins et nos connaissances, etc. Bien sûr, les exclusions, les éliminations ou les actes de maltraitance existent également depuis la préhistoire. Mais si l’homme est capable du pire, il peut aussi faire le meilleur.

FF : Le discours eugéniste, prônant jusqu’à l’élimination des personnes handicapées, a connu des heures de gloire dans la première moitié du XXe siècle.
D.D. : Pour les partisans du Darwinisme social, les sociétés contreviennent, à tort, aux lois de la nature. Selon eux, dans la nature, les plus faibles sont éliminés. En leur permettant de survivre, les hommes contribueraient à la dégénérescence de l’espèce. Ce discours repose sur une lecture erronée des travaux de Charles Darwin, le premier à avoir formulé la théorie de l’évolution par la sélection naturelle. Pour le fondateur de la biologie moderne, nous blesserions notre dignité humaine si nous renoncions aux sentiments qui nous poussent à prendre soin de nos semblables plus dépendants ou touchés par la maladie ou l’infirmité. Mettre un frein aux mécanismes anonymes de l’élimination fait partie des dimensions de notre évolution.

FF : Nos sociétés vont-elles dans la bonne direction, vis-à-vis des plus vulnérables ?
D.D. : De manière générale et sur le long terme, on peut avoir cette vision positive. De nombreuses sociétés ont mis en place des systèmes de protection sociale, garantissant aux personnes en situation de handicap des ressources, des moyens de compensation ou l’accès aux soins. Mais les réalisations ne sont pas à la hauteur des idéaux. L’aspiration à améliorer la condition des personnes en situation de handicap se heurte à des courants contraires, comme l’impératif de compétitivité, certaines formes dérégulées de libéralismes économiques, l’atténuation des liens de solidarités communautaires… Il faut sans cesse réaffirmer l’impérieuse nécessité de l’hospitalité, du soin et de l’accueil des fragilités humaines au sein du vivre humain.

FF : Certains espèrent que les progrès de la science permettront de faire disparaître le handicap…
D.D. : Certains courants transhumanistes entretiennent l’illusion que l’humanité pourrait échapper, un jour, à la maladie, au handicap, au vieillissement, à la mort même… Ces courants prônent l’usage des sciences et des techniques pour améliorer les caractéristiques physiques et mentales des êtres humains. Le modèle est l’hybridation de l’homme et de la machine. Ceci peut faire rêver mais la réalité est plus complexe.

Nous vivons déjà largement avec de nombreux dispositifs techniques dans notre quotidien (lunettes, mobiles, etc.) qui pallient nos déficits ou augmentent nos capacités, pourtant nous restons plus que jamais vulnérables. L’Histoire nous montre aussi que les progrès scientifiques, en matière médicale notamment, ne font pas diminuer la population de personnes handicapées : certaines causes de handicap disparaissent certes, mais d’autres apparaissent. Quelles que seront les évolutions futures, nous aurons toujours besoin de soigner, accompagner, accueillir nos forces et fragilités. Propos recueillis par Franck Seuret – Photo Agnès Deschamps et Portrait DR

Pour aller plus loin, rendez-vous sur la page de David Doat.

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Un commentaire

  1. Ce propos est il du mondeeentier ou d’uneppartie ? J’aime bien vos idées

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