Le handicap, plus-value architecturale ?

Publié le 16 avril 2015 par Valérie Dichiappari
Maison d’accueil spécialisée à Mattaincourt, dans les Vosges– 2010. Architecte : Dominique Coulon ©Eugeni Pons

Prendre en compte le handicap tout en le rendant invisible : de la science-fiction ? Non, le projet de l’exposition ʺQuand l’architecture efface le handicapʺ qui se tient jusqu’au 6 juin à la Maison de l’architecture et de la ville (MAV) Nord-Pas-de-Calais à Lille (Euralille).
À travers quelques-unes des plus belles réalisations contemporaines, elle voudrait reléguer les rampes d’accès et autres monte-charges, au rang de pièces de musée (préhistorique). En nous faisant presque oublier qu’en 2015, l’accessibilité universelle n’est encore qu’un rêve… Questions à Sophie Trelcat , journaliste, architecte et commissaire de l’exposition.

Faire Face : Les 24 réalisations architecturales que vous montrez se partagent entre établissements dédiés aux personnes handicapées (écoles spécialisées, centres de rééducation, hôpitaux psychiatriques…), et établissements recevant du public (musée, bibliothèque, habitations, etc.). Pourquoi ne pas avoir choisi de mettre en avant uniquement les ERP puisque les autres sont accessibles étant donné leurs missions et les publics accueillis ?

Sophie Trelcat : Même si ça m’intéressait de travailler sur photo Sophie Trelcatle handicap dans la mesure où 2015 aurait dû coïncider avec l’accessibilité de tous les bâtiments recevant du public, il s’agit d’abord d’une exposition sur l’architecture. Donc  de valoriser des projets qui intègrent le handicap (mental, moteur, sensoriel et psychique) dès leur conception et où le handicap est considéré comme une plus-value architecturale. Aujourd’hui, les constructions doivent être capables d’évoluer dans le temps, mais on ne parle jamais du handicap, pourtant directement concerné par cette idée de flexibilité programmatique.

Centre pour déficients mentaux à Saragosse en Espagne – 2011 Architecte : G///Bang Architectural Concept. ©Jesus Granada
Centre pour déficients mentaux à Saragosse en Espagne – 2011 Architecte : G///Bang Architectural Concept. ©Jesus Granada

FF : De nombreux projets relèvent des problématiques liées au handicap moteur. Pourriez-vous par exemple mettre en regard deux projets d’entre eux éloignés dans le temps, mais comparables : la Kenneth Laurent House (États-Unis, 1949) de Frank Lloyd Wright conçue pour un vétéran ayant perdu l’usage de ses jambes et le Loft MM (Belgique, 2012), projet de réaménagement du logement d’un client victime d’un accident de voiture?

S.T : Ces deux habitations individuelles sont construites tout en longueur, essentiellement en bois et leur mobilier, entièrement accessible, est intégré au bâti. Mais, alors que Frank Lloyd Wright a réalisé sa maison à une époque où il n’y avait pas de normes et l’a implantée sur un terrain vierge, le Loft MM occupe le rez-de–chaussée d’une maison de maître, ce qui implique beaucoup de contraintes.
Mais la grande différence, c’est que le propriétaire du Loft a travaillé de manière étroite avec les architectes à la conception du mobilier – aujourd’hui en passe d’être commercialisé. Cette concertation en amont avec les futurs usagers est d’ailleurs assez symptomatique des années 2000.

FF : En quoi l’accès à la MAV, le parcours de l’exposition, la muséographie (vitrines, cimaises, signalétiques, etc.), les objets exposés (photos, plans, vidéos, maquettes), sans oublier les outils de médiation, proposent-ils une délectation optimale aux visiteurs en situation de handicap?

S.T : Compte tenu de notre budget restreint, nos conditions de présentation restent inchangées par rapport aux expositions temporaires habituelles. La MAV est intégralement accessible, mais l’espace d’exposition ne fait que 150m2 : j’ai donc souhaité un parcours sans aucune maquette, le plus fluide possible.

Hôpital psychiatrique, à Elseneur au Danemark – 2005 Architecte : PLOT (Julien de Smedt & Bjarke Ingels) ©Esben Bruun
Hôpital psychiatrique, à Elseneur au Danemark – 2005. Architecte : PLOT ©Esben Bruun

Les projets sont présentés avec des plans, des photos et des textes, sur des panneaux tendus du sol au plafond, dans l’espace central et sur les murs latéraux. Ils sont regroupés suivant quatre sections: ʺPerte de mobilitéʺ, ʺPerte de sensʺ, ʺRééducation physiqueʺ et ʺIncapacité psychologique et psychiatriqueʺ.
En ce qui concerne les couleurs et les polices de caractère spécifiques pour les malvoyants ou la mise à hauteur des textes pour les personnes en fauteuil, nous avons travaillé avec un graphiste spécialisé. En revanche, par manque de moyens, nous n’avons pas été en mesure de faire traduire les textes en braille.

FF : Sur 24 projets, il est surprenant qu’aucun ne représente l’Amérique du Sud, ni l’Océanie, un seul l’Afrique, deux le Japon, deux les États-Unis, et 18 l’Europe. Le ʺVieux continentʺ est-il à ce pointe en avance en matière d’architecture et de handicap ?

À Tokyo, dans le quartier de Itabaki, l’architecte Takeshi Hosaka a dessiné, en 2010, une maison familiale aux cent fenêtres, d’une grande plasticité, lesquelles permettent aux parents atteints de surdité de maintenir le contact avec leurs deux enfants. ©Koji Fuji
À Tokyo, dans le quartier de Itabaki, l’architecte Takeshi Hosaka a dessiné, en 2010, une maison familiale aux cent fenêtres, d’une grande plasticité, lesquelles permettent aux parents atteints de surdité de maintenir le contact avec leurs deux enfants. ©Koji Fuji

S.T : En Amérique du Sud, il ne se passe pas grand-chose parce qu’il n’y a pas d’argent à consacrer à ce type d’équipement et que, d’une façon générale, l’intégration des personnes handicapées au monde du travail est extrêmement faible, ce qui est aussi très représentatif d’un certain type de représentation et de mentalité face au handicap…
Aux États-Unis, un certain nombre de projets innovants ont été menés à bien, mais ils demeurent peuintéressants d’un point du vue architectural. Et en Asie, seul le Japon prend vraiment en compte le handicap en amont. Incontestablement, les pays anglo-saxons et nordiques restent les plus avancés. Propos recueillis par Bastien Gari

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