Accueil > J'ai regardé pour vous > La douleur, un marché ? Enquête sur le business lucratif des antalgiques
Waldtraut Heicke doit subir trois fois par semaine une hémodialyse pour avoir pris de l'ibuprofène en dose importante pendant plusieurs années. © Arte

La douleur, un marché ? Enquête sur le business lucratif des antalgiques

La douleur est-elle devenue un marché pour les laboratoires pharmaceutiques ? C’est la question posée par un documentaire allemand diffusé mardi 27 octobre sur Arte. Il met en parallèle notre importante consommation d’antalgiques avec notre méconnaissance de leurs effets secondaires peuvant avoir de très graves conséquences sur notre santé.

« Si le paracétamol passait aujourd’hui devant une commission d’autorisation de mise sur le marché, étant donné son profil et les risques liés à sa consommation, il ne serait probablement pas autorisé », assène le pharmacologue Helmut Hentschel, directeur du centre antipoison d’Erfurt, en Allemagne. Il recense près d’un cas par jour d’empoisonnement avec cette molécule et déplore la volonté d’être toujours performant, productif. « Une idée de la vie incompatible avec la douleur », dit-il.

Être performant, ne pas trop souffrir, c’est aussi ce qui pousse les sportifs à consommer des antalgiques, comme en témoignent certains au départ du marathon de Strasbourg. Une attitude courante qui a étonné la sociologue du sport Antje Diesen. 50 % des sportifs amateurs qu’elle a interrogés anonymement ont affirmé utiliser des antalgiques de manière prophylactique. « C’est prendre le risque d’ignorer les signaux d’alarme du corps et c’est dangereux », souligne-t-elle.

Des effets indésirables loin d’être négligeables

Les adolescents non plus ne sont pas épargnés par cette surconsommation de paracétamol, aspirine, ibuprofène… Sur Internet, une vidéo fait la promotion d’un médicament anti-gueule de bois. Les deux adolescentes de Munich que les réalisateurs du documentaire ont sollicitées s’en amusent. Mais lorsqu’on leur demande de lire la notice d’un antidouleur courant, elles déchantent. « Risque important d’ulcère et d’hémorragie dans le tractus gastro-intestinal, crise cardiaque, infarctus, attaque d’apoplexie… »

Marketing et lobbying

L’enquête ne se limite pourtant pas à relever notre insouciance vis-à-vis de médicaments que nous avons fini par considérer à tort comme inoffensifs. Elle s’interroge sur les raisons qui nous ont conduits à cette légèreté et découvre bien vite que le marketing des laboratoires pharmaceutiques n’y est pas étranger. Le marketing mais aussi le lobbying qu’ils mènent auprès des médecins. « On pourrait croire qu’un petit cadeau comme un stylo n’est pas de nature à influencer qui que ce soit. Pourtant, de nombreuses études prouvent le contraire », dit le Dr Christiane Fischer qui préside l’association Mezis, dont le but est de dissuader ses confrères médecins de collaborer avec les laboratoires pharmaceutiques.

Le Dr Steven Margolies, directeur de la Phoenix House, institut de lutte contre les toxicomanies, fait un lien entre prescription d'antalgiques opiacés et la dépendance. © Arte
Le Dr Steven Margolies, directeur de la Phoenix House, institut de lutte contre les toxicomanies, fait un lien entre prescription d’antalgiques opiacés et dépendance. © Arte

Liaisons dangereuses entre laboratoires et médecins

Aux États-Unis, le site web indépendant ProPublica a, lui, recensé toutes les sommes perçues par les médecins sur le site Dollars for docs. Et est arrivé à la somme hallucinante de 4 milliards de dollars. Dans ce même pays, le Dr Steven Margolies, directeur d’un institut de lutte contre les toxicomanies, voit un lien évident entre le marketing agressif des laboratoires, la prescription massive d’antalgiques opiacés et la dépendance.

Une enquête édifiante

Une enquête édifiante, donc, qui fait froid dans le dos. Certes, le Sénat a récemment suivi l’Assemblée nationale dans l’adoption d’un amendement à la loi de santé visant à plus de transparence sur les liens entre professionnels de santé et les laboratoires pharmaceutiques. Une mesure renforçant le « Sunshine Act » qui, depuis 2013, oblige les industriels à révéler les avantages consentis aux professionnels de santé. Mais cela suffira-t-il à contrer les stratégies des laboratoires pharmaceutiques ?

Ironie du sort, les 5 000 personnes atteintes de sclérose en plaques en France attendent depuis près de deux ans la commercialisation du Sativex®, un antidouleur dérivé du cannabis. Mais bien sûr, là, on ne peut parler de marché. Corinne Manoury

À voir sur Arte mardi 27 octobre à 22h25 et en replay jusqu’au 3 novembre sur Arte +7

A propos de Corinne Manoury

Lire aussi

« C’est quoi cette question ? » met de nouveau le handicap à l’honneur

La saison 2 du programme court ʺC’est quoi cette question ?ʺ commence ce 13 juillet …

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *