Handicap à vendre : la parole aux travailleurs d’Ésat payés 10 % du Smic

Publié le 14 mars 2022 par Franck Seuret
Handicap à vendre est un ouvrage intéressant car il donne à entendre des voix totalement absentes de l'espace médiatique.

Dans Handicap à vendre, le journaliste Thibault Petit pointe les dérives d’établissements et services d’aide par le travail (Ésat) qui imposent des conditions de travail inadaptées aux personnes handicapées. Plus largement, il interroge le modèle des Ésat, soumis à une mission sociale et à des impératifs économiques. Mais aussi le statut et la rémunération de ces travailleurs, considérés comme des “usagers”.

« J’ai demandé plus de productivité. À l’Ésat d’à côté, ils faisaient 80 000 euros par an de chiffre d’affaires en espace vert. Nous, 30 000. Ce n’est pas normal. Du coup, j’ai demandé qu’on fasse au moins… 60 000. Faut mettre un peu la pression. » Comme dans ces propos d’un directeur d’Ésat, de chiffres, d’objectifs, de rendement, il est beaucoup question dans Handicap à vendre.  D’accompagnement social, de bien-être au travail, beaucoup moins.

« Des lieux de souffrance »

C’est en effet la conclusion du journaliste Thibault Petit, l’auteur de cette enquête, écrite comme un reportage au long cours. « Ces structures de “travail protégé” peuvent être des lieux de souffrance, où l’on demande de produire, vite, plus vite », souligne-il. « Je vais être franc avec vous, on n’est plus des établissements médico-sociaux, on est des entreprises sociales », confie d’ailleurs cet autre directeur.

« Dans leur tenue de taulard »

Le livre contient quelques erreurs techniques et son auteur n’évite pas certaines facilités, comme la description de ces ouvriers « dans leur tenue de taulard, salopette et chaussures noires ». Thibault Petit n’apporte pas non plus de contrepoint avec des exemples d’Ésat plus vertueux, parmi les 1 400 où travaillent 120 000 personnes en situation de handicap. Un communiqué assassin de Didier Rambeaux, le président d’Andicat, l’association nationale des directeurs et cadres d’Ésat, a pour sa part balayé l’ouvrage d’un revers de main.

Donner la parole à des sans-voix

Pourtant, Handicap à vendre est un livre très intéressant. Il donne à entendre des voix totalement absentes de l’espace médiatique. Comme Jérôme qui se plaint des rythmes trop élevés.  « On te dit que c’est normal, que tu stresses parce que t’es handicapé, bah oui, c’est facile. On est handicapé ou on ne l’est pas ? On l’est quand ça les arrange, mais quand il faut bosser, on ne l’est plus. Faut savoir. »

Publics différents, contraintes économiques plus fortes

De plus, l’enquête met en évidence les changements de fond à l’œuvre dans ces établissements. Notamment l’évolution des publics accueillis, avec l’arrivée, entre autres, de personnes ayant un handicap psychique. Elles viennent, plus souvent, du milieu ordinaire et ont un niveau moyen de qualification plus élevé, comme l’avait pointé un rapport de l’Igas en 2019.

Mais aussi l’accroissement des contraintes économiques. Avec les dérives qui peuvent l’accompagner : sélection plus drastique des travailleurs, intensification de la productivité…  « Les CAT*, avant, c’était un peu occupationnel (…), raconte un directeur. Maintenant, avec les lois successives et la pression des donneurs d’ordre, c’est professionnel, faut être rentable, générer du chiffre. »

Pas de contrat de travail, très faible rémunération

Enfin, Thibault Petit soulève cette question légitime. Est-il normal que ces femmes et ces hommes n’aient pas les mêmes droits que les autres travailleurs ? Ni la même rémunération ? Actuellement considérés comme des usagers, ils n’ont pas de contrat de travail. Ils touchent, en moyenne, 10 % du Smic, complétés par une aide de l’État.

La question revient de plus en plus souvent dans l’actualité. En 2015, la Cour de justice européenne a considéré que les usagers sont bien des travailleurs au sens du droit européen. Plus récemment, en 2021, le Comité des droits des personnes handicapées, qui réclame « l’éradication » progressive des Ésat, a demandé à la France de veiller à ce que personne ne soit payé en dessous du salaire minimum. Handicap à vendre apporte une contribution utile au débat.

* Centre d’aide par le travail, ancienne appellation des Ésat.

Handicap à vendre, éd. Les arènes, 240 p., 21 €.

Comment 2 commentaires

Ils méritent d’avoir un vrai travail avec un salaire normal , un serice rh, des représentants du personnel… ils sont handicapés mais travail. Ils font l’effort de s’insérer dans la société alors ils méritent d’être considéré comme des travailleurs

« Thibault Petit n’apporte pas non plus de contrepoint avec des exemples d’Ésat plus vertueux, parmi les 1 400 où travaillent 120 000 personnes en situation de handicap. »
Certes mais avez-vous lu « Les fossoyeurs » de Victor Castanet, éditions Les Arènes ?
Eh, bien, cet ouvrage ne mentionne pas les EHPAD où il fait bon vivre. On ne parle pas des trains qui arrivent à l’heure.

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