Accueil » Société » Handicap et guerre 39-45 : Hollande va rendre hommage aux 45 000 internés morts de faim
Handicap et guerre 39-45 : Hollande va rendre hommage aux 45 000 internés morts de faim
La plaque commémorative en mémoire des 45 000 civils handicapés, morts de faim dans les hôpitaux psychiatriques entre 1940 et 1945, sera située sur le Parvis des droits de l'Homme, à Paris. ©Panoramas

Handicap et guerre 39-45 : Hollande va rendre hommage aux 45 000 internés morts de faim

Publié le 7 décembre 2016

Le président de la République dévoilera, le 10 décembre, une plaque à la mémoire des 45 000 personnes handicapées mortes de faim dans les hôpitaux psychiatriques français, entre 1940 et 1945. Des proches de victimes assisteront à la cérémonie.

Christine Goirand-Fadhlaoui a coché la date du samedi 10 décembre sur son agenda. Ce jour-là, François Hollande va rendre hommage aux 45 000 personnes « fragilisées par la maladie mentale ou le handicap », mortes de faim dans les hôpitaux psychiatriques français, entre 1940 et 1945. La grand-tante de Christine Goirand-Fadhlaoui, Yvonne Tremblé, était l’une d’elles.

Pas de rations supplémentaires pour les internés

Comme 45 000 autres hommes et femmes, elle a été victime de l’application, uniforme et sans discernement, du rationnement alimentaire. Ce contingentement a été instauré en septembre 1940, dans toute la France. Mais les rations sont insuffisantes pour survivre.

La plupart des Français se démènent donc pour se procurer des vivres en plus. Impossible pour les pensionnaires des hôpitaux psychiatriques : internés, ils ne sont pas en capacité de se débrouiller eux-mêmes pour avoir accès à ces calories supplémentaires. Souvent coupés de tous liens avec leurs parents, il ne reçoivent pas non plus de colis. Leur situation particulière n’a été prise en compte que très tardivement par le gouvernement de Vichy. Et cette indifférence les a conduits à la mort.

Une pétition rassemble 94 000 signataires

Ce drame sans précédent n’avait jusqu’à présent laissé que peu de trace dans la mémoire collective. Pas une seule ligne dans les manuels scolaires, de rares travaux d’historiens… Mais en 2013, l’anthropologue Charles Gardou lance une pétition sur change.org pour demander la création d’un mémorial en hommage à ces victimes. 94 000 personnes l’ont signé.

L’Élysée a entendu cet appel, relayé par le mouvement pour une société inclusive, une association visant à faire connaître ce qu’ont vécu les plus vulnérables dans le passé pour mieux consolider la reconnaissance des fragilités dans notre société. Le président de la République va dévoiler, le 10 décembre, une plaque apposée sur le parvis des droits de l’Homme, à Paris. Il a invité des descendants à assister à la cérémonie. Christine Goirand-Fadhlaoui y sera, en mémoire de sa grand-tante.

« Elle était tombée dans l’oubli total. »

La mort de sa propre mère, en 1989, dans des circonstances tragiques, la pousse à explorer son passé. Elle veut en savoir plus sur Yvonne, la sœur de sa grand-mère Odette.

Sa disparition, son existence-même étaient devenues un secret de famille. « Personne ne parlait plus jamais d’elle, c’était un véritable tabou, elle était tombée dans l’oubli total », raconte Christine Goirand-Fadhlaoui.

Yvonne, à droite sur la photo, est décédée à l'hôpital de Clermont de l'Oise, en 1944.

Yvonne, à droite sur la photo, est décédée à l’hôpital de Clermont de l’Oise, en 1944.

Six ans à l’hôpital psychiatrique de Clermont-de-l’Oise

Elle apprend qu’Yvonne était une jeune femme moderne, qui avait fait des études, jouait au tennis… « Mais à partir de 20 ans, elle a fait des crises terribles, de schizophrénie vraisemblablement, poursuit-elle. Ses parents se sont alors sentis contraints de la faire interner. »

En 1938, à 31 ans, elle est admise à l’asile psychiatrique de Clermont-de-l’Oise. Elle y mourra en 1944, sans doute de faim, comme tant d’autres malades.

« Une honte d’avoir un proche à l’asile. »

« Les années de guerre ont été très dures pour les miens. Leur maison à Beauvais ayant été bombardée, ils ont été obligés de se réfugier à la campagne. Les transports étaient très compliqués. Et puis dans ces milieux bourgeois, c’était une honte d’avoir un proche à l’asile. Alors Yvonne a certainement été abandonnée à son sort tragique, regrette Christine Goirand-Fadhloui. Les conséquences ont été terribles pour ma mère. Née l’année où Yvonne a été internée, elle a porté le fantôme de sa tante jusqu’à sa mort. Aujourd’hui encore, une partie de la famille s’est réfugiée dans un certain déni. »

Silences familiaux, amnésie collective

Tout comme Christine Goirand-Fadhloui, de nombreux proches de victimes ont appris tardivement dans quelles conditions était mort leur frère, leur grand-mère ou leur grand-oncle. Ils ont éprouvé le besoin d’en savoir plus, à un moment ou un autre de leur vie, de mettre à jour un secret de famille, plus ou moins enfoui. L’amnésie collective a fait son lit de tous ces silences familiaux.

« On ne pourra plus dire : on ne savait pas. »

« C’est important, cette cérémonie, explique Christine Goirand-Fadhloui. C’est la reconnaissance des souffrances que chacune de ces victimes a vécues. Cela donne corps à ce drame occulté. On ne pourra plus dire : on ne savait pas. En leur rendant hommage, nous n’accomplissons pas seulement un devoir de mémoire essentiel mais nous permettons aux familles et à leurs descendants de se libérer de ce très lourd fardeau. » Franck Seuret

La cérémonie sera télévisée et retransmise en direct sur le site de l’Élysée, à partir de 10h, samedi 10 décembre : www.elysee.fr

Mettre enfin dans les mémoires cet épisode tragique qui ne figure dans aucun manuel d’histoire, si ce n’est dans des ouvrages de spécialistes.

Un documentaire contre l’oubli

La Seconde Guerre mondiale a fait en tout 300 000 victimes civiles. 45 000 d’entre elles ont totalement été oubliées, effacées des mémoires et des livres d’histoire. Franck Seuret, journaliste spécialisé dans le social et l’économie, collaborateur de Faire Face veut les sortir de l’oubli. Il va réaliser un documentaire sur ces 45 000 personnes handicapées psychiques et mentales mortes de faim entre 1940 et 1945, dans la plus grande indifférence.

La Faim des fous donnera la parole à leurs descendants et à des historiens. Un financement participatif est en cours sur Ulule, pour payer, notamment la postproduction. V.DC

3 commentaires

  1. Merci Monsieur le président de la République. Merci pour tout le travail de mémoire à tous. Bravo pour ce travail.
    Peut-être y aura-t-il un lieu de commémoration, une communication dédiée pour un événement de cette ampleur et une possibilité de collecte de fonds par internet.
    La rédemption est également permise aux descendants des personnels dans un avenir éloigné même incertain.
    C’est une grande oeuvre humaine.
    Vous avez toute mon admiration.
    Mon coeur résonne de pensées pour les internés décédés. Plus jamais ça. Merci mille fois.

  2. Le problème c’est que aujourd’hui encore, cela n’a pas tellement changé, internée en hp il y a quelques années,il était totalement de manger cœur bouilli, céleri, pas de régime sans gluten , pas de fruits, on en meurt pas ,car on sort vite fait ou on mange des biscuits à tous les repas.Les menus de aphp sont dramatiquement immangeables mais çà c’est aujourd’hui …

  3. Merci à Charles Gardou d’avoir consacré l’oeuvre de sa vie à cette reconnaissance. Sans vous rien n’aurait été fait …
    Michèle

Déposer un commentaire

Votre adresse email ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont marqués d'une étoile *

*