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Le réalisateur Ken Loach décrit le fonctionnement de services sociaux inhumains et les rouages mis en place par l’État britannique pour pousser les plus fragiles à abandonner leurs droits. © DR

Moi, Daniel Blake ou comment sortir les citoyens les moins rentables du système

Le dernier film du réalisateur britannique Ken Loach, palme d’or 2016 du Festival de Cannes, met en scène la société kafkaïenne – mais bien réelle – dans laquelle vivent aujourd’hui les plus démunis. Poussant même ceux qui pourraient se relever vers la sortie.

Moi, Daniel Blake, le film palme d’or du dernier Festival de Cannes, sorti mercredi 26 octobre dans les salles, commence sur une situation bien connue des personnes handicapées en France. Une évaluation “médico-sociale” pour accéder aux aides de l’État. Des questions qui, selon que l’on réponde oui ou non, vont permettre d’obtenir plus ou moins de points, d’entrer plus ou moins haut dans la grille et d’être reconnu plus ou moins dépendant pour, enfin, obtenir une pension d’invalidité (1). « Pouvez-vous vous lever et marcher 50 mètres ? », « Pouvez-vous lever le bras au-dessus de votre tête, comme pour mettre un chapeau ? »

Pas de pension d’invalidité, pas d’activité rémunérée

Daniel Blake, menuisier approchant la soixantaine, ne voit pas le rapport avec sa maladie. Les médecins lui interdisent de reprendre le travail en raison de l’état de son cœur. Mais il faut en passer par ce questionnaire inadapté. Daniel – interprété avec une rare maîtrise par l’acteur Dave Johns – répond mal, forcément : il n’obtient que douze points.

Il lui en aurait fallu quinze pour toucher la pension. Pas assez invalide pour avoir l’aide adéquate, trop pour travailler. Il se retrouve à candidater à des postes qu’il ne peut occuper s’il veut toucher une allocation chômage. Sinon, il sera « sanctionné » : on lui coupera ses maigres subsides (2).

Pousser les plus fragiles à abandonner leurs droits

Avec Moi, Daniel Blake, Ken Loach est, à 80 ans, plus fidèle à lui-même que jamais. L’accent populaire des personnages, les acteurs non professionnels jouant leur propre rôle, le réalisme de la mise en scène, le rythme même des plans scandant le quotidien un peu gris de Newcastle, ancienne ville industrielle du Nord-Est de l’Angleterre… : tout sonne juste.

Mais le propos est acerbe : derrière l’histoire émouvante de ce menuisier tentant d’aider une jeune mère célibataire confrontée, elle aussi, au fonctionnement inhumain des services sociaux, le réalisateur raconte les rouages du système kafkaïen mis en place par l’État britannique. En filigrane, se dessine une organisation pensée pour être inopérante et pousser les plus fragiles à abandonner leurs droits. Mais, comme le dit Daniel, « si tu perds ton amour-propre, tu es foutu ».

Nous sommes en Grande-Bretagne mais n’importe quel chômeur français confronté à Pôle emploi, n’importe quelle personne malade face à l’Assurance maladie ou handicapée face à une MDPH en France a vécu, un jour, une situation identique. On s’identifie tous à Daniel Blake. Jusqu’à la dernière image du film, Ken Loach opposera l’humanité de son personnage à l’absurdité d’une société qui pousse les moins rentables vers la sortie. Les derniers mots, ceux de son CV rédigé à la main, serviront d’oraison funèbre : « Moi, Daniel Blake, je suis un homme, pas un chien. Je suis un citoyen. Rien de plus mais rien de moins non plus. » Aurélia Sevestre

1) Au Royaume-Uni, l’allocation de travail et de soutien pour les personnes en incapacité temporaire s’élève actuellement à 109,30 £ par semaine, soit 484 € maximum par mois soumis à l’imposition sur le revenu.
2) 73,10 £ par semaine, soit 324 € par mois.

A propos de Valérie Dichiappari

Valérie Dichiappari
Rédactrice en chef.

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3 commentaire

  1. Avatar

    Ken Loach : « Ils veulent faire croire aux pauvres qu’ils sont des incapables »
    A contre sens des discours politiques et économiques actuels ! Ken LOACH, un vrai mec de gauche !

    Merci à Aurélia Sevestre pour son émouvant article portant sur le film de Ken LOACH.

    Espèrons que cette politique néolibérale dictée par une Europe vouée aux des marchés financiers et contre les peuples n’arrive pas en France.
    Fin 2015, le gouvernement Valls a voulu s’attaquer à l’Allocation aux Adultes Handicapés dans un esprit libéral alors qu’il se veut de gauche. La réforme de cette prestation n’a pas abouti grâce à la mobilisation de notre association. Malheureusement, quelques mois plus tard, les aides au logement ont été réformé malgré la protestation de plusieurs associations dont la fondation ABBÉ PIERRE. La réforme de notre modèle social risque de ressembler à celui que dénonce Ken LOACH dans les prochaines années. Alors, il faut se mobiliser pour garder notre dignité dans un monde dirigé par la finance pour la finance au détriment de l’humain. Cette politique risque de nous emmener vers la guerre.

  2. Avatar

    Ken Loach est un sacré cinéaste qui s’intéresse vraiment aux personnes vulnérables et délaissées par la société. Je conseille également son film : Kes. Très beau aussi.

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