[Exposition au musée de l’Homme/Paris] Les personnes appareillées sont-elles des hommes-machines ?

Publié le 13 octobre 2021 par Elise Jeanne

Explorer nos limites, interroger notre devenir en tant qu’humain et, plus globalement, envisager celui de la planète : telle est l’ambition de l’exposition “Aux frontières de l’humain” qui se déroule jusqu’au 30 mai 2022 au musée de l’Homme, à Paris. En interpellant les visiteurs le long d’un parcours en six étapes – deJe suis un animal d’exception” à “On va tous y passer”, en transitant par “Je suis un cyborg”. Arrêt sur cette dernière.

D’un côté, il y a les progrès technologiques qui permettent de réparer nos corps biologiques et d’accroître nos potentiels physiques et intellectuels (prothèses, exosquelettes, implants…) ; de l’autre, il y a les fantasmes engendrés par ces innovations, véhiculés par les arts et autres images de super-héros “augmentés” et “connectés” (Iron Man, RoboCop…). Pour les commissaires de l’exposition “Aux frontières de l’humain” présentée au musée de l’Homme jusqu’au 30 mai 2022, la frontière entre l’homme et la machine s’en trouve de plus en plus floue ; la question des limites de l’être humain et de sa nature se fait grandissante, tant nous avons de moyens de nous changer nous-mêmes et de modifier notre environnement.

Offrir des pistes de réflexion uniquement basées sur la science ?

Pour l’évoquer, dans la partie “Je suis un cyborg”, ils plongent résolument le visiteur dans une ambiance spectaculaire et futuriste, dispositifs multimédias à l’appui. Quitte à entretenir une possible confusion entre factuel et réalité, entre imaginaire et virtualité, alors même qu’ils semblent vouloir tordre le cou à l’idéologie transhumaniste.

Peut-être en raison de leur parti pris de « susciter le questionnement et l’étonnement » et, à la fois, de « titiller l’imaginaire » avec des objets chocs. Telle cette Cyborg 23 de l’artiste coréenne Lee Bul, silhouette féministe entièrement blanche et défiant l’apesanteur, ou Vine for Kelly Knox, du nom de cette mannequin sans avant-bras qui n’entend pas cacher son handicap, arborant une prothèse ultra-sophistiquée ressemblant à une tentacule botanique, pour symboliser l’esthétique du futur.  Assez extraterrestre. Fragile aussi.

Cyborg ou hybride ? Vivre avec ou sans prothèse ?

Il est vrai que ce volet portant sur l’homme-machine s’avère peu consensuel (comme les autres volets). Ainsi pour Bernard Andrieu*, philosophe et professeur à l’université de Paris, « le cyborg est ici interprété comme une perte d’humanité au sens où il y a une mécanisation du corps avec un appareillage. Ce n’est pas ma thèse. Je défends celle d’un devenir hybride, une complémentarité entre la machine et l’homme, et non une déshumanisation, via la réappropriation de la technique avec une redéfinition du schéma corporel. » Et d’ajouter :

 On affole les gens et agite des peurs avec l’idée fausse d’une remise en cause du statut et des droits de la personne en situation de handicap. Or, nous n’en sommes pas au stade de la machine qui va remplacer l’homme. Nous n’en sommes qu’à apporter des suppléances techniques plus ou moins robotisées et implantées. Le progrès colossal vient du bionique, c’est-à-dire la connexion des prothèses au système nerveux. »

Ce qui n’est pas sans susciter une angoisse : celle de la perte de contrôle. Preuve néanmoins que l’humain reste aux manettes : il peut choisir, accepter ou non une prothèse, montrer son handicap ou le cacher. Dans l’exposition, des vidéos de trois trentenaires, racontant leur parcours, le montrent opportunément. La communauté sourde avec ces personnes qui refusent l’implantation en constitue un autre bel exemple, non présenté au musée de l’Homme. Avoir le choix, c’est cela qui continue de faire de nous des êtres uniques.

Pour en savoir plus : Aux frontières de l’humain

* Il a codirigé l’ouvrage Visages hybrides : vers une anthropologie de la prothèse, éditions L’Harmattan.

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